26 janvier 2012 – Jean-Benoît Nadeau

Les vrais chiffres du français : des raisons de célébrer

À en croire les « déclinistes » et autres masochistes de la langue, le français est fini et sans avenir. Mais comme le chante si bien Charles Aznavour : « Et pourtant, et pourtant… »

Car, si l’on consulte les données de l’Observatoire de la langue française, c’est exactement le portrait inverse qui ressort. Non, le français n’a pas dit son dernier mot !

Que disent les chiffres ?

Voici un petit tableau qui résume bien le topo (cliquez sur les données pour le détail):

 

Nombre de pays

Nombre de personnes

Locuteurs – pays membres de l’OIF (PDF)

54

194,8 millions

Locuteurs – autres pays (PDF)

16

28,2 millions

Apprenants – pays membres de l’OIF (PDF)

54

87,4 millions

Apprenants – autres pays (PDF)

100

24,6 millions

Donc, 223 millions de personnes parlent notre langue dans environ 70 pays.

De ce nombre, 28 millions proviennent de pays en dehors de la Francophonie institutionnelle, comme l’Algérie, les États-Unis et Israël. Parmi les pays observateurs de la Francophonie, l’Autriche et la Pologne obtiennent également un score honorable.

Les statistiques sur le nombre d’apprenants sont aussi enviables.

En tout, 112 millions de personnes apprennent le français dans le monde, dont 24 millions dans 100 pays hors de la Francophonie institutionnelle. Cette liste est très incomplète. Il reste de gros trous à boucher notamment pour l’ensemble de l’Amérique au sud du Rio Grande.

Certaines données laissent songeur. En Inde, 550 000 apprenants – dix fois plus qu’en Chine. En Ouzbékistan, 421 000. Pour l’ensemble de la Russie : 792 000.

Ces statistiques sur l’enseignement laissent deviner un énorme trou statistique. Quel est le lien entre le nombre d’apprenants et de locuteurs? Si 570 000 Brésiliens apprennent le français année après année, combien deviennent francophones? Combien le demeurent? Je parierais que la langue française se porte encore mieux que ces statistiques nous le disent. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’approfondir la question avec de nombreux spécialistes lors de mes futures chroniques.

Certes, le français se porte mal dans les instances internationales telles l’ONU et l’Union européenne, de même que dans les cercles d’affaires. Mais il s’agit là des trois seuls secteurs où il peine. Autrement, la langue française va bien : on continue de l’apprendre partout dans le monde et elle affiche encore une belle vivacité.

Bref, quand on considère la liste des grandes langues internationales, le français ressort nettement comme la plus internationale de toutes ces langues, juste après l’anglais!

Note de l’auteur: Ce tableau est une compilation de données tirées des recherches de l’Observatoire de la langue française. J’ai aussi pris la liberté d’arrondir les données à la centaine près, car soyons réalistes : la plupart de ces données sont des estimations. Certaines estimations proviennent de statistiques très fiables alors que d’autres sont nettement plus schématiques.
Sources:Chiffres: La Langue française dans le monde, Nathan, Paris, 2010
Photo: Uri Baruchin / cc.2.0

Pour en savoir plus sur l’auteur: www.nadeaubarlow.com

 

13 commentaires

  1. Adrien

    27 janvier 2012 à 12 h 37

    Très bel article! Vous avez tout à fait raison, croyons en l’avenir du français!

  2. Robert Chaudenson

    2 février 2012 à 11 h 42

    Pensez-vous servir la cause que vous soutenez en diffusant des données pareilles que vous avez puisées à une source qui, pour partie au moins, est des plus mauvaises ? A la différence de la géométrie, la politique linguistique ne consiste pas à raisonner juste sur des données fausses!

    • Jean-Benoît Nadeau

      2 février 2012 à 15 h 49

      Cher Monsieur Chaudenson, je connais bien votre point de vue, dont nous avons discuté plusieurs fois il y a quelques années et que je partage en partie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai beaucoup arrondi les chiffres selon la logique qu’il s’agit d’estimations. Dans certains cas, j’aurais pu les arrondir jusqu’au 100 000 près. Mais ce sont les données les moins mauvaises que nous ayons. Elles sont nettement mieux que celles qui émanaient de l’OIF il y a 20 ans et qui additionnaient simplement la population des pays francophones!
      Les données d’ethnologues, qui donnent un chiffre plancher de 80 millions de locuteurs, sont aussi suspectes, car il s’agit d’une analyse extrêmement pointilleuse qui ne considère que les locuteurs de langue maternelle, et encore : en se fondant sur une définition étroite de cette langue selon les pays. Comme je l’explique, tout dépend aussi de la définition du terme francophone. Une définition puriste suppose un faible nombre de francophones, une définition plus véhiculaire suppose un plus grand nombre.
      Concernant les chiffres que j’ai cités et qui émanent de l’Observatoire, je me propose, dans les semaines qui viennent, d’interviewer les auteurs pour voir comment ils s’y sont pris et discuter des raffinements qu’ils introduiront.  
      Je suis moi-même curieux de la définition qu’ils emploient pour le terme francophone, de même que je suis curieux de savoir s’il existe des études sur le transfert entre les apprenants et ceux qui deviennent de facto francophones. Par exemple, aux États-Unis, selon le dernier recensement, 2,1 millions d’Américains disent parler le français à la maison. Or, par ailleurs, 1,5 million d’Américains suivent des cours de français. Logiquement, le nombre de francophones américains devrait être supérieur, mais de combien?

      JBN

  3. Janaína Nazzari Gomes

    2 février 2012 à 15 h 27

    Je viens de lire ta chronique dans l’infolettre du Forum mondial et je ne dois qu’à te remercier d’avoir mentionné l’Amérique et surtout la ville de Rio Grande, près de laquelle j’ai ‘trouvé’ une communauté qui fait des efforts à demeurer francophone ou, au moins, à ne pas oublier ses racines….
    Je vois de plus en plus que la francophonie est vraiment un réseau inclusif!

    Un salut depuis le Brésil!

  4. Gaston Bernier

    4 février 2012 à 22 h 57

    Il me semble que votre présentation est incomplète. Il faudrait avoir des points de comparaison avec le nombre de personnes qui apprennent l’anglais partout dans le monde. Il aurait fallu illustrer par des données comparatives à travers les décennies.
    La thèse veut que le français n’est pas en mauvaise posture. Si c’est vrai, tant mieux. Mais des revues de langue française disparaissent. Les congrès scientifiques laissent peu de place aux communications en français. Des diplomates et des politiques français négligent leur langue; au Canada et aux É.U., les francophones disparaissent à vue d’oeil; au Québec, ils peinent à conserver leurs positions, etc. L’image est plus contrastée, il me semble, que celle que vous offrez.

    • Jean-Benoît Nadeau

      6 février 2012 à 11 h 26

      Bien sûr que la réalité est contrastée, mais le but de l’article, le premier d’une longue série, est de présenter des chiffres que bien des personnes refusent de voir parce qu’ils contredisent complètement leurs théories sur le déclin-du-français, le français-en-voie-de-disparition ou le-village-d’Astérix-qui-résiste-encore-et-toujours. Peut-on, de temps à autre, parler du français de façon heureuse?

      Il y a des comparaisons à faire avec l’anglais, mais on les fait souvent mal. On met trop l’accent sur la guerre des langues. Or, les avancées d’une langue ne signifient pas le recul d’une autre. Aucune langue internationale n’a reculé depuis deux siècles : aucune. Tous les Africains qui apprennent l’anglais le font après avoir appris le français. Ont-ils désappris le français pour autant? Cela ne veut pas dire que tout va bien partout, mais il doit y avoir une zone entre l’angélisme outrancier et le choeur-des-pleureuses-forcenées.

      J’ai mentionné le recul du français dans les secteurs de la diplomatie internationale et des publications scientifiques sans fouiller ce point pour l’instant. Cela s’explique de façon très simple : on ne peut pas écrire tous les articles en même temps. Je trouve personnellement que ce sujet obnubile bien des gens : ce n’est pas parce que le français a reculé à l’ONU et à l’Union européenne qu’il n’est plus langue de diplomatie. Et ce n’est pas parce que les publications d’affaires anglophones dominent la communication dans ce domaine qu’il ne se brasse pas des affaires en français. Bref, trop souvent, les arbres cachent la forêt.

      Par ailleurs, vous mentionnez le recul des francophones au Québec. Vous semblez supposer qu’un francophone est une personne de langue maternelle française, mais je vous encourage à vérifier le mot dans le dictionnaire : un francophone est une personne qui parle le français. Pas seulement un Canadien français. Bref, 90 % de ce qui se dit et s’écrit sur le « recul » du français à Montréal est en fait basé sur une définition fausse du terme. Ce qui recule au Québec et en particulier à Montréal, et encore très légèrement et de façon très progressive, c’est la proportion de Canadiens français « de souche ». Mais les autres, ceux qui ne sont pas « de souche », sont plus francisés qu’ils ne l’ont jamais été. Alors de quoi se plaint-on au juste? J’aimerais bien qu’on me le dise.

      JBN

  5. Mario Périard

    15 février 2012 à 11 h 23

    Il semblerait qu’un complexe de colonisé nous empêche de voir notre propre «grandeur». Le prisme déformant de la nord-américanité n’aide pas non plus. C’est à l’aulne de la planète qu’on doit désormais mesurer la vitalité d’une langue.

    Notre langue n’est pas au bout de son expension. Une projet comme celui de Dialogam (www.dialogam.org) pourrait ajouter près d’un milliard de francophones passifs. De quoi faire rêver les producteurs culturels de la francophonie…

  6. Alexandre Wolff

    17 février 2012 à 9 h 27

    A propos des échanges sur le nombre de francophones, je me tiens à la disposition des participants au Forum pour justifier des estimations qui font consensus dans la communauté scientifique et qui sont très probablement en dessous de la réalité.

  7. Robert Chaudenson

    17 février 2012 à 12 h 28

    Cher Monsieur Nadeau
    Je ne me souviens pas avoir parlé de ces questions avec vous et me bornerai à souligner que l’Etat de la Francophonie 2006 (Nathan) avait, pour la francophonie africaine du moins (l’article sur l’océan Indien est bien meilleur) des données bien meilleures que l’Etat 2010 qui est un pur et simple artefact de démographes qui pour la plupart n’ont sans doute jamais mis les pieds en Afrique à les lire et tirent argument pour découvrir une montée de la francophonie en Afrique de la croissance démographique de ce continent alors que c’est le contraire!

    « Ce sont les données les moins mauvaises que nous ayons. Elles sont nettement mieux que celles qui émanaient de l’OIF il y a 20 ans et qui additionnaient simplement la population des pays francophones! » JBN

    Tout ceci est faux ; ces données sont les plus mauvaises et le HCF avait beaucoup amélioré les choses avant l’arrivée en 2008-2009 des démographes québécois de Laval!

    « Les données d’ethnologues |il s’agit je suppose d’ »Ethnologue » de la SIL], qui donnent un chiffre plancher de 80 millions de locuteurs, sont aussi suspectes [mais moins folles], car il s’agit d’une analyse extrêmement pointilleuse qui ne considère que les locuteurs de langue maternelle, et encore : en se fondant sur une définition étroite de cette langue selon les pays »

    « Comme je l’explique, tout dépend aussi de la définition du terme francophone. Une définition puriste suppose un faible nombre de francophones, une définition plus véhiculaire suppose un plus grand nombre ».

    Certes; relisez la tirade de Figaro sur « Goddam! »

    « Concernant les chiffres que j’ai cités et qui émanent de l’Observatoire [HELAS!], je me propose, dans les semaines qui viennent, d’interviewer les auteurs [Commencez par R. Marcoux!] pour voir comment ils s’y sont pris et discuter des raffinements qu’ils introduiront.

    « Je suis moi-même curieux de la définition qu’ils emploient pour le terme francophone [Ils n'en ont évidemment aucune à les lire!], de même que je suis curieux de savoir s’il existe des études sur le transfert entre les apprenants [souvent dans des classes africaines où les maîtres eux-mêmes ne parlent pas le français qu'ils ont pour mission d'enseigner!] et ceux qui deviennent de facto [de facto dites vous, je dirai plutôt par miracle! ] francophones.
    Bien à vous RC

  8. Richard Marcoux

    10 mars 2012 à 14 h 40

    Bonjour. Vous me permettrez d’apporter quelques précisions à M. Chaudenson, un peu tardivement, j’en conviens. D’abord, contrairement à ce qu’il affirme, on retrouve très clairement les définitions utilisées pour obtenir les chiffres présentés dans l’ouvrage «La langue française dans le monde 2010» (pour l’Afrique subsaharienne nous donnons une définition claire à la page 11). Ces définitions peuvent assurément faire l’objet de débats – et nous le souhaitons- mais on ne peut nous reprocher de ne pas proposer de définitions qu’en n’ayant oublié de nous lire!
    Enfin, concernant les chercheurs de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF) que je dirige à Québec et qui, selon M. Chaudenson, «pour la plupart n’ont sans doute jamais mis les pieds en Afrique», j’aimerais simplement proposer à M. Chaudenson de vérifier cette affirmation directement auprès des auteurs des études de l’ODSEF à savoir Mamadou Kani Konaté, Moussa Bougma, Fatou Bintou Canara, Idrissa Diabaté et Amadou Assima, pour ne nommer que ceux-là.

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